Jean-Philippe Feldman dans Le Point
Nous célébrons cette année les 250 ans d’une année libérale sans pareille, 1776. Au cours de cette année historique, la déclaration d’indépendance américaine a été proclamée, un événement que les États-Unis prévoient de célébrer avec faste l’été prochain. Les trois premiers paragraphes de la Déclaration d’indépendance du 4 juillet reflètent l’influence de John Locke et de son second Traité du gouvernement civil de 1690, référence essentielle pour tous les libéraux : jusnaturalisme, concept de propriété et rupture du contrat lorsque le gouvernement viole les droits humains.
Bien que ce texte ne soit qu’une ébauche de la Déclaration, finalement rédigée par Thomas Jefferson, il fera l’objet d’une modification terminologique liée à la question de l’esclavage : les Américains conserveront les deux premiers éléments de la trilogie lockienne (vie, liberté) en omettant délibérément le troisième (l’appropriation privée) au profit de la « recherche du bonheur ». Initialement ancrés dans la tradition des droits des Anglais, les droits des Américains préfigurent simultanément l’universalisme des droits des Français pour légitimer leur séparation d’avec la métropole, pourtant source originelle de ces droits.
Les réformes (avortées) de Turgot
1776, c’est aussi le passage de témoin libéral de la France aux colonies américaines. Notre pays compte alors comme contrôleur général des Finances Anne Robert Jacques Turgot . En poste dans les mois qui ont suivi l’avènement de Louis XVI, le grand intellectuel et serviteur de l’État tente, nonobstant une santé chancelante, d’imposer une potion libérale, d’autant plus douloureuse que le pays est perclus de dettes et engoncé dans ses privilèges.
Le 5 janvier, il présente au roi six projets d’édits dont, au premier chef, la suppression des lourdes et injustes corvées, celle des jurandes et maîtrises au profit, sauf exceptions, de la liberté du travail et, last but not least, l’abrogation des textes qui réglementent le commerce des grains au profit de la liberté du commerce. Il voit se dresser devant lui toute la cohorte des privilégiés, à commencer par Monsieur, le futur Louis XVIII. Il faut un lit de justice (un enregistrement des textes ordonné au Parlement par le roi) le 12 mars pour vaincre les résistances.
À cette occasion, l’avocat général Séguier se surpassa en défendant les gênes, les entraves et les prohibitions, qui faisaient « la gloire, la sûreté, l’immensité du commerce de la France » ! Turgot remporta toutefois une victoire à la Pyrrhus puisque, devant les troubles, Louis XVI finit par le renvoyer le 12 mai.
Quelques jours plus tôt, le 30 avril, le contrôleur général avait en vain mis en garde le souverain dans une lettre presciente et audacieuse : « Ce qu’il y a de plus nécessaire pour tout gouvernement, c’est la force de caractère. N’oubliez jamais, Sire, que c’est la faiblesse qui a mis la tête de Charles Ier sur un billot »… Le programme qu’il avait soumis au souverain quelques jours avant sa nomination, le 14 août 1774, s’évanouissait et avec lui ses célèbres principes : « point de banqueroute ; point d’augmentation d’impôts ; point d’emprunts », et « pour remplir ces trois points, il n’y a qu’un moyen. C’est de réduire la dépense au-dessous de la recette. »
La Richesse des nations d’Adam Smith
Enfin, 1776 marque un tournant dans la pensée du libéralisme et l’histoire de l’économie politique. Le 9 mars paraît un fort ouvrage de l’Écossais Adam Smith : ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Il y expose que la nature humaine, portée vers l’échange, engendre la division du travail – un concept déjà étudié par son compatriote David Hume (défenseur du libre-échange et opposant fervent à l’endettement public, qui décédera quelques mois plus tard), ainsi que par Turgot, qu’il avait rencontré en France dans les années 1760.
Mais l’œuvre est surtout devenue iconique du fait de la métaphore de la « main invisible » , aussi célèbre qu’incomprise. Smith veut signifier par là que les actes des individus, mus par leurs propres intérêts, provoquent de façon non intentionnelle un effet bénéfique global. L’ordre spontané, pour reprendre l’expression de Friedrich Hayek, qu’est la société civile n’a donc pas besoin d’être régenté par l’État, dont le rôle doit se limiter pour l’essentiel à celui de garant. Un garant qui n’a pas plus à s’ingérer dans le commerce international, puisque la division du travail ne s’arrête pas aux frontières et que le protectionnisme est dès lors injustifiable.
Quels enseignements ?
250 ans après les événements libéraux de 1776, quels enseignements peut-on tirer ? D’abord que les États-Unis de Donald Trump tournent le dos au laissez-passer qui a largement caractérisé la politique américaine depuis l’après Seconde Guerre mondiale et, ce faisant, qu’ils fragilisent le laissez-faire qui, lui, a toujours distingué le pays. Que le populisme brouillon du président américain et la radicalité socialiste d’une part de l’opposition démocrate tournent le dos à certaines des grandes valeurs de la Révolution américaine, notamment le fait qu’il faille toujours se méfier du pouvoir et craindre son arbitraire.
Ensuite, que la France n’a toujours pas tiré les leçons de bonnes finances prodiguées par Turgot et qu’elle continue de s’enfoncer dans le marasme, faute de profond réformisme. Enfin, pour terminer sur une note positive, que, malgré les régimes illibéraux et les impérialismes, les idéaux de la liberté et les vertus du libre-échange ne sont plus l’apanage d’une minorité d’États, mais qu’ils sont portés par un nombre croissant de nations depuis la chute du mur de Berlin.
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