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Pourquoi l’armée russe est-elle nulle ?

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Cet article provient d'une source externe à NJ sans autorisation mais à titre d'information.
NDLR : Il est utile que plusieurs avis judicieux puissent s’exprimer.

Le 24 février 2022, l’armée russe entre en Ukraine. La stratégie du Kremlin est de prendre Kiev en moins d’une semaine. Dans le monde entier, y compris au Pentagone, les experts sont unanimes : Poutine va gagner cette guerre en un temps record. Nul n’imagine qu’il puisse échouer.

Nul… sauf le meilleur soviétologue français, Alain Besançon . Depuis des années il répète que les forces russes sont obsolètes, désorganisées, sous-équipées, démotivées, que leur puissance est une fiction grotesque et qu’en avoir peur est pure folie. Il appelle l’Occident à dire à Poutine : « Vous êtes terriblement faibles, nous le savons, et nous n’avons pas peur de vous. » Personne ne l’écoute.

Quelques semaines plus tard, quand la planète découvre, stupéfaite, que l’Ukraine résiste avec férocité à l’agression russe, deux explications sont proposées par les commentateurs.

D’une part, les Ukrainiens bénéficient de l’assistance massive de l’Otan, tant pour les armes que pour le renseignement. D’autre part, le peuple mobilisé en masse par un Zelensky rusé et charismatique fait montre d’un patriotisme et d’un courage exemplaires.

Ces deux explications sont vraies mais elles ne suffisent pas à comprendre la faiblesse et, pour tout dire, la nullité de l’armée russe.

L’armée russe est l’enfant de l’Armée rouge créée pour écraser la contre-révolution lors de la très sanglante guerre civile qui s’étend de 1917 à 1923. Les Bolchéviques en sortiront vainqueurs mais leurs ennemis, les tsaristes blancs, sont divisés en plusieurs armées concurrentes incapables de se coordonner, leurs chefs étant par ailleurs totalement dépourvus de flair politique. La victoire de Trotsky est moins brillante que ne le prétendra la propagande : elle repose davantage sur les faiblesses de l’adversaire que sur ses propres qualités.

Les ennuis ne font que commencer

Dans les années 1930, Staline commet une des plus formidables erreurs de sa carrière : par pure paranoïa, il décide de purger massivement ses gradés. Huit amiraux, deux maréchaux, quatorze généraux, les neuf dixièmes des généraux de corps d’armée, les deux tiers des généraux de division, plus de la moitié des généraux de brigade et 35 000 officiers sont radiés ou éliminés. Jamais dans l’histoire humaine un tyran n’a à ce point dégarni son propre dispositif militaire.

L’URSS en paiera un prix inouï lorsque l’Allemagne lancera contre elle la plus grande offensive terrestre de tous les temps, le 22 juin 1941. L’opération Barbarossa verra l’Armée rouge s’effondrer comme un château de cartes. Staline ne devra son salut qu’à l’imprudence stratégique maladive d’Hitler, au tombereau d’armements et d’équipements déversé sur la Russie par les États-Unis, à la résistance héroïque de l’Angleterre, à la poigne inhumaine du général Joukov et à l’abnégation forcée des peuples de l’Est qui pleureront des dizaines de millions de morts, victimes de la bêtise stalinienne autant que de la fureur nazie. Par la suite, l’étoile de l’Armée rouge ne brillera pas davantage. Sa conquête de l’Europe centrale se fera sur des populations épuisées.

Et il y a pire.

Dans les années 1970, l’URSS est au sommet de sa puissance impériale. Alors que l’Ouest se demande si le communisme va finir par avaler le monde, l’Armée rouge s’élance dans les montagnes afghanes. Opposée à une population de paysans analphabètes – petit à petit équipés par Reagan –, elle y vivra dix ans d’enfer et en repartira la queue entre les jambes, humiliée.

Et il y a encore pire.

En Tchétchénie, république grande comme la Normandie, au cours de deux guerres, l’une menée par Eltsine, l’autre par Poutine, la Russie revivra l’enfer afghan. Elle détruira de manière systématique, exterminera avec une sauvagerie inimaginable mais ne parviendra jamais à briser complètement la résistance tchétchène. La paix ne reviendra qu’avec l’établissement d’une tyrannie mafieuse et islamiste téléguidée par Poutine. Nouvelle humiliation pour Moscou qui rêvait de « buter jusque dans les chiottes » les insolents Caucasiens.

Retenir les leçons du passé

Alors, comment est-il possible que Moscou n’ait pas retenu les leçons de ces demi-victoires et de ces défaites cuisantes et ait abattu toutes ses cartes en Ukraine avec un tel manque de bon sens ?

Première raison : le matériel

Depuis Staline, la doctrine russe peut se résumer par « qu’importe la qualité, pourvu qu’on ait la quantité ». Plus de soldats, plus de chars, plus d’avions, plus de missiles contenant toujours plus de mégatonnes ! L’ennui est qu’au XXIe siècle, l’Otan a emprunté la voie inverse : « la quantité ne vaut rien sans la qualité ». La guerre en Ukraine démontre chaque jour que l’Otan avait raison et que Poutine a eu tort de croire Staline sur parole.

Deuxième raison : l’humain

L’armée russe est un univers misérable et brutal où le soldat de base est traité comme un esclave par ses supérieurs. Sous le nom de dedovshchina, la torture et le viol déguisés en bizutage sont rituels et omniprésents. D’où la médiocrité de la mobilisation partielle décrétée par Poutine : pour éviter d’être enrôlé, on est prêt à se ruiner, à se mutiler ou à fuir le pays. Seuls les délinquants trouvent leur compte dans ce conflit qui leur propose l’amnistie. Comme le dit Françoise Thom, « le pillage est la seule motivation réelle ». C’est insuffisant pour gagner une guerre aux dimensions internationales.

Troisième raison : Poutine

Comme Staline en 1941, il a tenu à mener les opérations lui-même. Comme Staline, il a attendu le dernier moment, dos au mur, pour commencer à faire confiance à ses généraux. Trop tard.

Quatrième raison : la fin de l’équilibre de la terreur

C’est la plus passionnante.

Poutine a mis sur pied un arsenal atomique cyclopéen : Satan 2, son missile le plus puissant, peut rayer de la carte en une seconde un territoire vaste comme la France. Mais il est bien beau de disposer de Satan 2, encore faut-il pouvoir s’en servir. Et Poutine vient de comprendre qu’il ne le peut pas, car l’usage de Satan 2 ne se justifie que si la Russie est frappée la première. Or, l’Otan ne lui fera jamais ce cadeau. Bien sûr, il lui reste un joker : déclencher l’apocalypse. Mais l’on peut raisonnablement parier qu’il ne le fera pas, parce que c’est un vieil homme désorienté, qu’il a peur de mourir et qu’à coup sûr son quartier général, qui en a assez de ses coûteux caprices, l’en empêchera. Satan 2 est échec est mat.

La doctrine Besançon a gagné : l’Occident n’a plus peur. L’armée russe était malade et, privée de sa capacité à nous effrayer, la voilà soudain qui agonise.

Cet événement est aussi important que la chute du mur de Berlin .

Nous sommes encore loin d’en voir les conséquences. Il y a lieu d’être optimiste, à ceci près que l’extinction du poutinisme verra peut-être l’émergence d’un chaos plus épouvantable encore. Avec le Kremlin, toute bonne nouvelle peut constituer la matrice d’une catastrophe. On verra bien. À chaque guerre suffit sa peine.

Mise à jour : 16/11/2022

Voir en ligne : https://www.contrepoints.org/2022/1...