Il faut savoir gré à La France insoumise de son inépuisable générosité. À peine a-t-on fini de digérer un droit qu’elle en invente aussitôt un autre. Après celui au logement, à la paresse et à la déconnexion, voici venir le droit… à l’amitié. Nous qui la croyions naïvement gratuite, spontanée et libre, nous découvrons qu’elle attendait, pour exister pleinement, d’être enfin reconnue par l’État.
En effet, Clémence Guetté, vice-présidente de l’Assemblée nationale , a fait une grande découverte : l’amitié « n’a pas de statut juridique ». Voilà qui est fâcheux. On se pacse, on se marie, on adopte, on divorce, mais on ne saurait officialiser une franche poignée de main. La République, coupable de cette lacune, se doit de la réparer. Il faut donc, nous explique-t-on, « donner des droits à l’amitié citoyenne » – rempart contre un « capitalisme qui marchandise tout » et refuge offert « à tous ceux qui se sentent étouffés par les familles traditionnelles ».
S’ensuit un catalogue digne d’un inventaire de Prévert. Des « colocations aménagées » entre amis. Des congés de deuil étendus aux amis – et aux animaux : trois jours, désormais, pour le hamster. Des congés « transférables » entre amis, comme on se prête un tournevis. Des « mutations professionnelles amicales » pour suivre le copain qui déménage. Un Pacs entre amis. Et, cela va de soi, une nouvelle réduction du temps de travail, car il faut bien du loisir pour être ami à plein temps. Le tout financé, on l’imagine, par ce « capitalisme » que l’on exècre mais dont on ne cesse de réclamer l’argent.
Une grille de lecture marxiste
On pourrait s’en tenir là, et sourire. Certes, nous voulons bien approuver le constat de départ : oui, la famille se distend, oui, la solitude gagne du terrain. Mais on ne décrète pas une amitié comme on vote une subvention. Il est insidieux de baptiser « nouveau droit » ce qui n’est qu’un nouveau contrôle. Les proches de M. Mélenchon confondent, comme à leur habitude, le désir et le droit, le besoin et la créance. Toutefois, nous ne pouvons nous contenter d’en rire. Car derrière le burlesque affleure un projet liberticide.
Que les intellectuels et les responsables de droite se soient récriés contre une conception de l’amitié attentatoire à la famille traditionnelle, soit. Mais ils ont trop vite éludé ce que la trouvaille de Mme Guetté révèle vraiment : la mécanique même du pouvoir insoumis, s’il devait un jour l’emporter.
Son objectif, dans le cadre de la « République bolivarienne » que ce mouvement veut porter sur les fonts baptismaux, est de politiser tout ce qui peut l’être et d’effacer autant que possible la frontière entre la société civile et l’État — soit l’un des fondements mêmes de la civilisation occidentale que LFI méprise tant.
Prétendre que l’amitié serait « dévalorisée » parce qu’elle relève de la sphère privée est un contresens majeur : c’est précisément cette sphère qui l’abrite et la soustrait à l’État. Réduire, de surcroît, la société civile à une vaste entreprise de « marchandisation » relève de la plus pure grille marxiste, selon laquelle le capitalisme ramènerait tout au monde de la production et du vil argent en chosifiant les rapports humains. Or la société civile, c’est l’ensemble des relations libres entre les hommes, lucratives ou non ; l’amitié en est le joyau, non la victime.
Égalitarisme spoliateur
Il y a plus grave encore. Offrir de nouveaux droits au prétexte de l’amitié, c’est prolonger le vaste dévoiement des « vrais » droits de l’homme en marche depuis deux siècles et demi. Les droits de l’homme ne s’inventent pas au gré des lubies des gouvernants : attachés à la nature de l’homme, ils ne peuvent qu’être « déclarés » – comme dans la Déclaration des droits de Virginie et la Déclaration d’indépendance de 1776, dont les Américains fêtent cette année le 250ᵉ anniversaire , ou, en des termes partiellement différents, dans notre Déclaration de 1789.
Ils précèdent par essence les États et les gouvernements, à commencer par le plus précieux de tous : le droit de propriété sur notre propre corps. Imaginer un « droit à l’amitié » censé « rétablir l’égalité matérielle », c’est dévoiler le vrai visage du projet : un égalitarisme fatalement spoliateur.
Big Brother
Les signataires de ces lignes ont connu de près le « socialisme réel » : l’un l’a vécu, l’autre en a recueilli la mémoire au sein de sa famille. Ils savent ce que vaut la promesse d’une société d’amis décrétée d’en haut. Et ce qu’ils voient poindre n’est rien de moins qu’un monde de nature totalitaire : un monde où l’amitié étatisée, politisée, passerait sous le contrôle d’une puissance publique se substituant aux familles pour mieux asservir la société tout entière.
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