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Le vrai sens de la « valeur travail »

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Cet article provient d'une source externe à NJ sans autorisation mais à titre d'information.

La valeur travail est à l’ordre du jour. Les Français ne travaillent pas assez, il faut revaloriser le travail, il faut que la valeur travail soit reconnue grâce à la participation, etc. Sous des formes diverses l’opinion publique, les syndicats, la classe politique s’interrogent pour donner au travail la place qu’il mérite dans la société française contemporaine.

L’interrogation sur la valeur du travail est séculaire. Tripalium à Rome : un instrument de torture à trois pieds. Le travail est souffrance, il ne concerne pas les citoyens, les esclaves s’en chargent. Souffrance peut-être, mais aussi rachat du péché originel dans les religions monothéistes, épanouissement des capacités dans la tradition judéo-chrétienne.

Mais il est incontestable que c’est la référence à Adam Smith dans sa Richesse des nations1qui met le trouble sur la signification de la « valeur travail ».

On trouve en effet dans cet ouvrage, assez désordonné (à la manière d’un « jardin à l’anglaise » a-t-on dit) trois conceptions de la valeur d’un produit : Le produit a pour valeur le travail incorporé (enbodied) : nombre d’heures nécessaires à la production de ce bien ou service Le produit a pour valeur le travail épargné (spared) : nombre d’heures de travail qu’il me faudrait pour m’autoproduire ce bien ou service, en économie nous appelons encore ce calcul un « coût d’opportunité » Le produit a pour valeur le travail échangé  : combien d’heures de travail devrais-je faire pour acheter le produit qui m’est proposé ? C’est donc une valeur liée à la fois aux conditions du marché qui est passé et à la subjectivité des choix ; donc du besoin ressenti par chacun des contractants. C’est une valeur marchande.

De mon point de vue, il ne fait aucun doute qu’Adam Smith n’avait en tête que la valeur marchande, et pas du tout le coût en travail de la production.

Il faut en effet se référer à deux autres ouvrages écrits par Adam Smith qui éclairent parfaitement le concept de valeur marchande.

Le premier ouvrage est La théorie des sentiments moraux 2, publié dix sept ans plus tôt.

Certains ont relevé une différence majeure entre les deux livres au point de parler des « deux Adam Smith ». Certainement pas : la théorie des sentiments moraux explique la grande idée d’Adam Smith, d’ailleurs en partie héritée de David Hume qui s’interrogeait sur la nature et le comportement de l’être humain.

Pour Adam Smith, le sentiment majeur qui préside au marché est l’empathie, c’est-à-dire le souci de savoir ce dont les autres ont besoin. Adam Smith lui-même, dans La richesse des Nations, ne pense pas que le marché soit inspiré par la charité :

« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ».

Mais l’être humain ne peut satisfaire lui-même tous ses besoins. Robinson Crusoé va survivre grâce à Vendredi.

Il est donc inévitable que l’on cherche à satisfaire ses besoins en proposant aux autres les moyens de satisfaire les leurs. Ici Adam Smith prend l’exemple des écoliers qui jouent aux billes. L’un d’entre eux est tellement adroit qu’il réussit à gagner toutes les billes de tous ses adversaires. Que fait-il à ce moment-là ? Il va redonner les billes aux autres, car sinon il ne peut plus jouer. Ainsi, dans la Théorie des sentiments moraux, Smith explique que le propre de l’être humain est d’échanger, de connaître et comprendre les autres, de s’y adapter. Seul de toute espèce animale, l’être humain pratique l’échange. Milton Friedman : « On n’a jamais vu des chiens échanger des os ».

Il faudra attendre Carl Menger et la naissance de l’École autrichienne pour que l’on redécouvre, après Smith, la subjectivité des choix : il y a marché parce que les deux échangistes n’ont pas la même appréciation de la valeur du produit dont ils se séparent et de celui qu’ils convoitent. Et finalement l’échange monétaire permet de concrétiser facilement les valeurs respectives des prestations échangées : c’est le prix monétaire – ce qui implique évidemment la confiance et la stabilité pour la monnaie acceptée dans la communauté de paiement.

Et voici maintenant le deuxième ouvrage, ou précisément les deuxièmes écrits d’Adam Smith : ses Leçons sur la jurisprudences3, passées inaperçues jusqu’à ces dernières décennies, qui reprennent les notes des cours de droit naturel donnés à l’Université de Glasgow de 1772 à 1774.

Ici, le doute n’est pas permis.

L’échange, suscité par le service des autres, ne peut se dérouler dans de bonnes conditions que si le contrat est lui-même librement passé et honnêtement exécuté. De ce point de vue, il faut entrer dans la psychologie et le comportement de chaque contractant pour apprécier la justice de l’échange. Et Adam Smith de démontrer la supériorité de la common law sur le droit positif, c’est-à-dire posé par des législateurs qui produisent des règles anonymes et souvent arbitraires (civil law, codes). En particulier, il faut insister sur l’importance et la liberté du contrat, document juridique fondamental et personnalisé.

La conclusion s’impose : c’est bien la valeur marchande, celle qui est retenue dans le contrat, qui seule correspond à la logique d’Adam Smith.

Je voudrais maintenant expliquer pourquoi la valeur travail incorporé et la valeur travail épargné ont été retenues, contrairement à ce que pensait Adam Smith.

Tout d’abord, il existe certaines imperfections dans la théorie économique d’Adam Smith.

La plus grave est à mon sens l’absence de référence à l’entreprise, et plus précisément à l’entrepreneur. Adam Smith se contente d’évoquer l’égoïsme du boucher, la recherche de la rentabilité, mais il précise tout de même que son égoïsme lui commande de bien servir sa clientèle. C’est à ma connaissance Jean- Baptiste Say qui saura le premier dire l’importance de celui qui organise les facteurs de production4. Il est différent de celui qui apporte son capital, son investissement, contre un intérêt à taux fixé (même si un entrepreneur engage souvent son propre patrimoine).

Né dans une famille d’entrepreneurs lyonnais, Jean-Baptiste Say peut faire la différence entre le profit et l’intérêt.

Le profit est bien la rémunération de l’art d’entreprendre, de présenter la bonne offre au bon moment – celui où les besoins de la clientèle sont en attente. Cet art est-il un « travail » ? Non. Ricardo fera l’inverse de Say et le personnage de l’entrepreneur sera également absent. Seul celui qui apporte le capital est important, et le profit est la rémunération de ce capitaliste. Voilà qui va permettre à Marx de dire que le propriétaire du capital est le maître du marché, et exploite celui qui a donné au produit sa vraie valeur : le salarié.

Nous en arrivons ainsi à la conception la plus courante, et la plus erronée de la valeur travail : seul le travail du salarié a de la valeur, et celle-ci n’est pas reconnue à sa juste mesure parce que le propriétaire capitaliste garde pour lui tout le profit qu’il réalisera dans la vente.

Progressivement, même en dehors du marxisme , on en viendra à associer systématiquement valeur et travail. La valeur marchande ne serait qu’un artifice, un trompe-l’œil pour légitimer la spoliation du travailleur par le capitaliste.

À partir de là on peut imaginer plusieurs issues : La révolution prolétarienne : la lutte des classes se termine par l’élimination de la propriété privée, après une transition politique provisoire (la phase de « dictature du prolétariat ») Le réformisme socialiste : le pouvoir politique redistribue les fruits de la production au nom de la justice sociale, qui tend à l’égalité des conditions La participation obligatoire : les entreprises sont amenées à partager les profits avec leur personnel, les actionnaires doivent renoncer à une partie de leurs dividendes La participation volontaire : l’entrepreneur individuel ou les actionnaires décident de stimuler le travail par l’attribution d’un pourcentage des profits, par des plans d’épargne d’entreprises, ou par des primes. Cela leur semble une façon de désamorcer la lutte des classes (considérée comme un phénomène inéluctable en système capitaliste). L’État ne leur en fait pas une obligation, mais c’est un mode de gestion qui peut aller jusqu’au « paternalisme » qu’il est difficile de perpétuer dans une économie de plus en plus complexe avec des emplois de plus en plus changeants.

Pour les libéraux classiques, dans la vraie tradition de Smith et de l’École autrichienne, le marché concurrentiel (procédure de découverte) est la meilleure façon de déterminer la valeur et sa répartition entre ceux qui la créent qui ont apporté du travail, ou de l’épargne, ou de l’art d’entreprendre. Ils ont servi la communauté en recherchant en permanence la qualité et la quantité de produits de nature à satisfaire les préférences des clients. Il n’y a rien de plus extraverti que l’économie de marché.

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Sur le web

Un article publié initialement le 7 juillet 2023. Essai sur la nature et les causes de la richesse des nations , Puf Éd. 1995 ↩ La Théorie des sentiments moraux, Presses universitaires de France, Puf Éd. 2011. ↩ Leçons sur la jurisprudence, Dalloz, Éd. 2009. ↩ Thomas Sowell, La loi de Say Préface Jacques Garello Litec, Éd. 1991 ↩

Voir en ligne : https://www.contrepoints.org/2023/0...