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Nouvelle-Calédonie : française, mais pour quoi ?

, par  Jean-Baptiste Noé , popularité : 3%
Cet article provient d'une source externe à NJ sans autorisation mais à titre d'information.

La victoire du non au troisième référendum a mis un terme aux espoirs d’indépendance portés par certains Kanaks. Cela ne résout pas pour autant le problème de la Nouvelle-Calédonie, que la France ne parvient toujours pas à intégrer dans son schéma mental de puissance.

Le Pacifique a longtemps été le parent pauvre de la projection mondiale de la France. Commencée dès le XVIIIe siècle, avec notamment les expéditions de Bougainville et de La Pérouse, la présence française dans le Pacifique a subi un coup d’arrêt avec les guerres de la Révolution et la destruction de la Royale sous le Premier empire. C’est Napoléon III qui fait occuper l’archipel découvert par James Cook en 1774, le transformant en une colonie pénitentiaire. Durant la période coloniale, la France a les yeux rivés vers l’Indochine et l’Afrique et ne s’intéresse guère à ces îles, lieux surtout de la rivalité des missionnaires catholiques et protestants. La découverte des mines de nickel à la fin du XIXe siècle donne à l’ensemble un petit intérêt, mais les îles demeurent éloignées de la métropole et des grands axes du monde.

Apparition de l’indépendantisme

L’éloignement de Paris et un certain désintérêt marqué par la France transforment, au cours des années 1970, les mouvements autonomistes en mouvements indépendantistes. La violence s’accroit dans les années 1980, avec des tensions communautaires et des attaques des forces de l’ordre. En 1987, le Premier ministre Jacques Chirac propose un premier référendum d’autodétermination. Boycotté par les indépendantistes, le non l’emporte à 98%.

En 1988, des activistes attaquent la gendarmerie d’Ouvéa. La France mène l’assaut, qui se solde par la mort de 19 preneurs d’otages. Le soulèvement général espéré par les indépendantistes n’a pas eu lieu, ce qui marque l’échec de leur mouvement. Michel Rocard, nouveau Premier ministre de François Mitterrand, négocie les accords de Matignon (1988), qui offrent une amnistie générale et la promesse d’un futur référendum. Les accords de Nouméa (1998) accordent d’importants transferts de compétences au territoire et promettent la tenue de trois référendums d’autodétermination, qui se tiennent entre 2018 et 2021. Si le non l’emporte à chaque fois, l’étude géographique révèle la fracture territoriale de l’archipel. La province sud, majoritairement peuplé d’Européens, a affirmé son attachement à la France, quand la province nord, majoritairement peuplé d’autochtones, s’est prononcée pour l’indépendance. Le mode de scrutin était pourtant très favorable aux Kanaks puisque les Français installés sur l’île après 1998 ne pouvaient pas voter.

Le non l’emporte donc avec 96% des voix, dans une compétition que les indépendantistes ont préféré refuser plutôt que de perdre à nouveau. Mais le panorama général de la zone pacifique a beaucoup changé depuis 1998. La Chine, notamment, n’était pas un acteur majeur à l’époque, elle qui n’a intégré l’OMC qu’en 2001. 22 ans plus tard, le monde a bien changé et ne ressemble plus au cadre politique et mental qui était celui au moment de la signature des accords de Nouméa. Longtemps, l’Australie a soutenu l’indépendance kanake, espérant récupérer le contrôle effectif de l’archipel. Elle a financé des associations et s’est faite le porte-voix des Kanaks dans les instances internationales, avant de changer de stratégie face à l’émergence de la Chine. Depuis Barack Obama, les Américains ont amplifié leur retournement vers le Pacifique, poursuivant leur montée en puissance dans la région, que ce soit par des accords bilatéraux ou des installations de bases militaires. Ce basculement vers le Pacifique fait que ce qui était autrefois secondaire est devenu aujourd’hui essentiel ; la Nouvelle-Calédonie, longtemps terre ignorée, est devenue une terre à protéger.

Certes, il y avait des gisements de nickel et d’autres exploitations potentielles, mais l’éloignement géographique de l’archipel ne plaidait pas pour lui. Son utilité dans la guerre froide fut mineure. Le tourisme et les activités militaires étaient moins développés qu’en Polynésie française. Il n’y avait pas non plus de liens affectifs et sentimentaux, comme c’est par exemple le cas avec les Antilles, dû au faible nombre de populations néo-calédoniennes vivant en France. Le grand tournant eut lieu dans la dernière décennie. À mesure que s’approchait la possibilité d’une indépendance, la réflexion sur l’utilité de ce territoire alla croissant. L’intérêt manifesté par la Chine démontra aussi que ces îles pouvaient être nécessaires.

Nickel chrome

La Nouvelle-Calédonie possède le deuxième gisement mondial de nickel, ce qui constitue un secteur majeur de son activité économique, donc très tournée vers l’exportation. Le japonais Nishin steel détint 10% du capital de la Société Le Nickel (SLN), entreprise fondée en 1880. SLN est désormais le premier producteur mondial de ferronickel. Elle représente 2 150 emplois directs et injecte 40 millions d’euros mensuels dans l’économie de l’archipel. Comme premier producteur mondial de ferronickel, SNL place la Nouvelle-Calédonie au centre de la mondialisation des matières premières. Un avantage économique qui échappe trop souvent aux réflexions sur l’indépendance et l’autonomie de la France. Le nickel est un matériel essentiel pour la fabrication d’aciers spéciaux nécessaire à l’industrie navale et d’armement.

Dans un rapport consacré à l’influence chinoise en France, les deux chercheurs de l’IRSEM Paul Charron et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer décryptent le noyautage de la Chine et son intrusion dans l’archipel :

« S’il y a eu des soupçons d’ingérence chinoise dans le référendum de 2018 sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, et si Pékin suit de près la progression du camp indépendantiste confirmée par le référendum de 2020, c’est parce qu’une Nouvelle-Calédonie indépendante serait de facto sous influence chinoise et présenterait au moins deux intérêts majeurs pour le Parti-État. […] [Elle] deviendrait la clé de voûte de la stratégie d’anti-encerclement chinoise [et permettrait également d’isoler l’Australie] puisqu’en plus de Nouméa, Pékin pourra s’appuyer sur Port Moresby, Honiara, Port-Vila et Suva ».

À ce positionnement géographique, s’ajoute le contrôle des mines de nickel. Les auteurs du rapport poursuivent ainsi :

« La Chine fonctionne en noyautant l’économie, en se rapprochant des responsables tribaux et politiques parce que c’est la méthode la plus efficace et la moins visible. Sa stratégie est parfaitement rodée et elle a fonctionné ailleurs dans le Pacifique. »

Pékin s’appuie notamment sur l’Association de l’amitié sino-calédonienne dont la présidente, Karine Shan Sei Fan est une ancienne présidente du cabinet du chef indépendantiste. Et les auteurs de noter : « la diaspora [chinoise] et les associations qui la représentent, pour certaines, sont extrêmement proches de certains élus indépendantistes ».

Une stratégie de noyautage qui n’a pas fonctionné cette fois-ci, l’indépendance n’ayant pas abouti.

Le cœur de l’Indo-Pacifique

La mise en avant du concept d’Indo-Pacifique a redonné tout son intérêt à ce territoire, le faisant passer de la périphérie du monde à son centre. Quand la géopolitique mondiale est centrée sur l’Atlantique, les marges du Pacifique apparaissent bien lointaines. Quand la rivalité sino-américaine place le Pacifique au cœur de celle-ci, la Nouvelle-Calédonie se trouve au milieu des routes et des intérêts conduisant de San Francisco à Pékin. Ce qui était périphérique devient donc central. À cette géographie de l’espace s’ajoute celle de la profondeur. L’immense espace maritime calédonien s’étend aussi au fond des océans. Réserves piscicoles et halieutiques accompagnent les ressources possibles en minerais, les fameux nodules polymétalliques, dont on promet monts et merveilles depuis longtemps.

Mais bien que situé dans l’un des poumons du monde, l’archipel souffre d’une déficience de la présence militaire française. Antoine de Prémonville fait ainsi le constat, dans un article de la revue Conflits, que le matériel terrestre, aérien et maritime est faible et vieillissant. Le dispositif aérien est centré sur la base aérienne de la Tontouta, qui ne dispose que de quelques aéronefs anciens, très souvent hors service pour des raisons techniques. Il en va de même pour la marine. Le domaine maritime français dans cette zone équivaut à la moitié de la Méditerranée, mais les marins ne disposent que d’une frégate de surveillance et de deux patrouilleurs vétustes. En dépit des discours politiques sur l’importance de l’océan Indien et la pensée stratégique Indo-Pacifique, les effectifs et les moyens militaires sont très largement sous-dimensionnés pour espérer tenir un rôle de premier plan.

Compte tenu du peu d’intérêt qu’a suscité le référendum et de l’absence presque totale de la région dans les médias, on ne peut que constater un désintérêt profond pour cet espace dans le corps politique, médiatique et intellectuel. Pourtant, les enjeux y sont beaucoup plus importants qu’en Afrique, car là s’y joue la partie d’échec du monde actuel. Nous sommes encore prisonniers des schémas mentaux du XIXe siècle quand les partisans de la colonisation ont imposé la préférence pour l’Afrique au détriment de l’intérêt pour l’Asie et le Pacifique. Pour la France, il y a pourtant toute une stratégie à élaborer, allant du canal du Mozambique à Nouméa. Dans ces eaux se baignent l’Inde, la Chine, la Russie, le Japon et les États-Unis, soit plus de la moitié de la population et de la richesse mondiale. Et au milieu, des morceaux de France, qui n’attendent qu’un véritable projet géopolitique pour être mis en valeur.

Voir en ligne : https://institutdeslibertes.org/nou...