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La force et l’arbitraire : les failles du maintien de l’ordre en France

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Cet article provient d'une source externe à NJ sans autorisation mais à titre d'information.

Au milieu des poubelles qui faisaient figure de piste de danse pour détritus enflammés, des slogans scandés par des manifestants remontés, des sirènes qui criaient de toutes parts, une altercation, ou plutôt, un scandale.

D’un côté, un sans-abri : il est chargé comme une mule, courbé par le poids de ses sacs, et sans doute aussi de ses tribulations. De l’autre, quatre ou cinq policiers lui font face, entourés par un essaim de collègues en alerte. Le premier s’approche des seconds, un peu énervé – il n’est pas le seul, l’ambiance est à la colère ce soir-là ; mais, pour sûr, il ne représente aucune menace ; la vidéo qui filme la scène suffit à s’en convaincre. Comment expliquer alors la réaction des forces de l’ordre ? En une fraction de secondes, ils le saisissent, le jettent violemment au sol, avant de le maîtriser. À l’incompréhension s’ajoute l’indignité la plus primaire. « Allez, relève-toi gros lard », « sac à merde », « tortue va » lancent-ils ; le tout, sous les yeux médusés d’une passante : « Aidez-le à se relever, vous manquez d’humanité à ce point-là ? ». Visiblement seule représentante de la lucidité au milieu de condés satisfaits par leur manque flagrant d’éducation ; elle a posé la seule question qui importait réellement.

Des vidéos de la sorte, il y en a eu à la pelle : des charges arbitraires, des passants frappés sans motif, des arrestations douteuses, le flamenco des coups de matraque ; s’y ajoutent, selon une enquête BFM-TV, des témoignages d’insultes racistes et antisémites ; s’y ajoute encore cette enquête en partenariat Le Monde-Loopsider, avec des enregistrements d’insanités proférées par des membres de la BRAV-M – principale accusée dans cette affaire. La facture est salée. La liberté de manifester paiera l’addition, en plus des corps de plusieurs manifestants. Double peine.

Mais que dire des manifestants violents ? Que dire des black blocs ? Aux yeux de certains, la critique semble toujours aisée assis bien au chaud derrière son écran ; la violence est palpable et met à rude épreuve les nerfs des forces de l’ordre ; qu’on ne nous bassine plus de ces discours de gauchistes embourgeoisés, clament-ils.

Mais on ne saurait défendre la sécurité ou l’autorité – du haut de son A majuscule ! – sur le dos des libertés publiques. La pratique nous montre qu’à la fin, on n’obtient ni l’une, ni l’autre. D’ailleurs, c’est tandis que certains membres de la BRAV-M se comportaient en voyous que les poubelles ont commencé à brûler. Preuve s’il en fallait que la matraque facile ne débouche pas sur un surcroît de sécurité. On pourra donc claironner tant qu’on voudra que les partisans de l’État de droit sont des laxistes dans leur chair, incapables d’être préoccupés par l’ordre public : c’est très exactement la démonstration du contraire qui se fait jour. Critiquer l’action de policiers au comportement hasardeux n’est pas s’opposer à l’ordre public. Comme si tout débat en matière de sécurité se résumait à une dialectique hautement ridicule entre lâcheté et autorité. Comme si l’autorité ne s’affirmait pas d’abord par le respect des principes de l’État de droit ! Que cette pensée nous paraisse aussi peu naturelle aujourd’hui souligne notre considération faiblissante à l’égard des libertés publiques collectives. Elles ne sont pourtant pas négociables.

Nous, libéraux, devrions être les premiers à nous saisir de ce sujet, en ce que la philosophie libérale consiste essentiellement en une réflexion sur le pouvoir – et en premier lieu du pouvoir politique – et la lutte contre l’arbitraire qui lui est concomitante.

« C’est le degré de force, et non les dépositaires de cette force qu’il faut accuser », disait Benjamin Constant. C’est la force, pour ce qu’elle est, qu’il nous faut interroger. Un trop plein de celle-ci est en soi un mal. Voilà pourquoi il est nécessaire et même sain de demander des comptes aux forces régaliennes dans leur pratique du maintien de l’ordre : ce sont elles qui ont le pouvoir, en tant que détenteurs de l’autorité publique, de restreindre nos droits et libertés.

Le journaliste Étienne Baldit faisait ainsi état qu’« entre [le] mercredi [15 mars] et [le] samedi [18 mars], on comptabilisait 425 GAV pour 42 déferrements. 9 gardés à vue sur 10 sont ressortis libres des commissariats parisiens. D’après des témoignages concordants certaines personnes ont été libérées sans même avoir été auditionnées.  »

Personne ne devrait se satisfaire de tels chiffres. La garde à vue ne saurait être un outil visant à restreindre la liberté de manifester.

La cause défendue par les manifestants ne serait pas la nôtre ? Il ne faudrait pas se mêler aux voix des Insoumis et apparentés ? Voilà une raison d’autant plus convaincante de se battre pour la liberté de ceux qui ne partagent pas nos convictions ; car la liberté est d’abord celle-là : celle de l’Autre, et pas seulement du Même. Surtout qu’en la matière, il y a bien des arguments libéraux qui devraient nous amener à nous opposer à la réforme des retraites, tant sur le fond (une réforme d’abord budgétaire préférant l’éreintement des corps au travail, déjà lourdement fiscalisés et empêchés, plutôt que la taxation des retraités les plus aisés ; qui perpétue encore une répartition qui condamne les derniers venus, réservant la capitalisation aux mieux lotis) que la forme (l’épuisement des logiques verticales de la Vème République qui étouffent la démocratie parlementaire et le respect des contre-pouvoirs). Tant pis donc si notre discours se mêle à d’autres plus gauchisants. À bien y songer, ce fait n’a d’ailleurs aucune importance.

Cette dynamique est nourrie par une certaine forme de passivité des pouvoirs publics. Ainsi, concernant le cas de notre sans-abri, le préfet Laurent Nunez estime qu’« il faudra voir si la réponse était proportionnée, on n’a pas le contexte avant ». Existerait-il donc une hypothèse dans laquelle il est proportionné de traiter un SDF de « sac à merde » en le jetant au sol et en refusant de le relever ? Quant au ministre de l’Intérieur, il s’est égaré à affirmer qu’« être dans une manifestation non déclarée est un délit. » C’est évidemment faux. Dunja Mijatović, commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe, fut même contrainte de le rappeler.

La France semble marquée par un durcissement du maintien de l’ordre ces dernières années, fait constaté tant par les manifestants que de nombreux experts dont Olivier Fillieule et Fabien Jobard (Politiques du désordre. La police des manifestations en France, Seuil, 2021). Elle est surtout marquée par des débordements assez systématiques qui, en la matière, nous isolent de nos voisins européens – cocorico ! Ce sont des éléments très concrets qui sont dénoncés par l’ensemble des acteurs : le schéma national de maintien de l’ordre de 2020, des violences physiques, des gardes à vue infondées, des contrôles injustifiés , des nasses systématiques et non-proportionnées (en dépit d’un cadrage très strict par le Conseil d’Etat eu égard son caractère très attentatoire à la liberté de manifester). Loin d’être efficaces, ces stratégies attisent les tensions. Ces pratiques ne visent pas l’encadrement des manifestations, mais l’intimidation des manifestants, les traitant bien plus en adversaires qu’en compatriotes.

Certes, il existe dans notre pays une gauche pour partie insurrectionnelle qui, soufflant sur les braises de la colère, espère, par la conflictualisation généralisée, en récupérer le bénéfice. Cette donnée explique pour partie les violences actuelles et on ne saurait en ce sens opposer, dans une dichotomie naïve et surjouée, les gentils manifestants aux méchantes FDO. Mais elle ne saurait nous exonérer sur la question policière. Les pouvoirs publics doivent se saisir de ce sujet dans l’intérêt de la sécurité et des libertés – en clair, dans l’intérêt de tous, policiers comme manifestants. François Sureau rappelle dans son tract Sans la liberté (2019) que la liberté de manifester, loin de se résumer à des droits formels, renvoie aussi à « la certitude du bon droit ». Pour sûr, ce sentiment s’effrite, d’année en année. D’un vase fendu, il nous faut recoller les morceaux.

Voir en ligne : https://www.contrepoints.org/2023/0...