Observer un dormeur, c’est un peu comme visiter une galerie d’art abstrait où la gravité n’a plus aucun pouvoir. Il y a d’abord l’Étoile de Mer, celui qui occupe 95 % du lit, obligeant son partenaire à léviter sur les 5 % restants. Bras et jambes en extension maximale, il semble vouloir conquérir le matelas territoire par territoire.
À l’opposé, on trouve le Fœtus en Détresse, cet individu roulé en boule si serrée qu’on se demande s’il ne tente pas de disparaître dans sa propre cage thoracique. Vient ensuite le Parachutiste en Panne, étalé sur le ventre, le visage écrasé contre l’oreiller et les bras en l’air, comme s’il venait de faire une chute libre de dix mille mètres avant d’atterrir pile sur son sommier.
N’oublions pas le Penseur de Rodin, une jambe relevée et la main sous le menton, qui a l’air de résoudre des équations quantiques en plein paradoxal. Pour les plus sportifs, il existe le Coureur de Marathon : celui dont les jambes pédalent frénétiquement sous la couette, sans doute pour échapper à un monstre ou pour rattraper le bus de ses rêves.
Certains pratiquent aussi la Momie Égyptienne, enveloppés si étroitement dans leurs draps qu’aucun orteil ne dépasse, par peur irrationnelle d’une main invisible sous le lit. Enfin, il y a le Somnambule Immobile, assis bien droit au milieu de la nuit, les yeux fermés, qui vous lance un "Le grille-pain est bleu" avant de se rendormir comme si de rien n’était. Le sommeil est une pièce de théâtre fascinante, mais le public, lui, aimerait surtout récupérer sa couette.
