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MON ECOLE DE MISSERGHIN- Témoignage d’une institutrice en Algérie

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MON ECOLE DE MISSERGHIN

J’ai fait mon entrée dans la carrière d’enseignante, en novembre 1939, à Misserghin.
Ce célèbre petit village, riche grâce à ses sources, ravitaillait déjà Oran en légumes et en fruits dès l’arrivée de nos ancêtres (c’est là que fut créé le régiment de nos magnifiques spahis qui protégeaient les cultivateurs dans leur champ).

Quand on arrivait d’Oran, on traversait le vieux village avec son école. Il était habité par une forte proportion da Musulmans et de familles espagnoles. On montait une côte, on passait devant l’église à droite, et à gauche la « pépinière des Pères Blancs », rendue célèbre par la naissance de la clémentine (illustre fruit du frère Clément).

On redescendait la longue côte bordée, de chaque côté, par des jardins d’agrumes qui embaumaient au printemps.

« On secouait les fleurs d’orangers dans une passoire pour en faire du lait d’oranger », disait ma mère !

Et c’était le « village neuf » qui s’étendait tout en longueur, pas plus beau que les villages voisins, avec ses trottoirs bordés de ficus, mais qui devait son charme à ses jardins de ceinture qui nous enveloppaient, à Pâques, du parfum des fleurs d’orangers, de lilas, de roses, d’aubépines et de seringas. « Un vrai petit coin de France », disait-on.

Arrivée en novembre, la répartition des cours étant faite, j’héritai de l’école du vieux village qui demeure le plus beau souvenir de ma carrière. C’était un vaste bâtiment d’un étage, avec sur le devant une grande cour de récréation ombragée par des faux-poivriers. Aux murs et aux grille, pendaient des jasmins jaunes d’Espagne. Avec les enfants, nous étions ravis de jardiner et d’embellir notre domaine. Et sur l’arrière, un vaste jardin planté de toutes sortes de fleurs genre « jardin de Monsieur le Curé », et aussi d’arbres fruitiers variés.

La salle de classe, longue et spacieuse, était éclairée par les grandes fenêtres de l’époque.

Autour d’elles, grimpaient d’immenses rosiers rouges, jaunes et roses, abondamment fleuris. Au moment de leur magnifique floraison, on percevait de temps à autres le bruit mat des pétales parfumaient qui tombaient dans la classe. J’entends encore le bourdonnement des abeilles s’affolant devant un butin aussi riche.

J’avais soixante-huit élèves – enseignement B. L’école était fréquentée uniquement par les petits Musulmans des deux villages, et ceux des douars environnants. Nos petits élèves des douars prenaient, courageusement, la route en hiver très tôt, pour être à l’école à l’heure. Dès qu’ils arrivaient, je les réunissais autour du poêle à bois pour qu’ils se réchauffent, tout en écoutant et en répondant à la leçon de langage à laquelle ils restaient très attentifs.

J’ai eue le bonheur de faire mon apprentissage dans une classe surchargée à trois cours : la classe d’initiation (qui a fait couler tant d’encre) pour les enfants ne sachant pas parler français ; le cours préparatoire fort (2ème année de classe d’initiation et 2ème livret de lecture) ; le cours élémentaire normal avec, au début, une leçon de langage plus fournie en vocabulaire et en conjugaison. Au deuxième trimestre, toute la classe participait à la même leçon.

J’ai le souvenir émue de ces élèves que j’ai retrouvés, après l’indépendance, occupant des places dans les administrations et me disant, avec beaucoup de respect, le bon souvenir qu’ils avaient gardé de leur passage dans ma classe, ajoutant qu’ils devaient à mon enseignement d’occuper ces postes.

J’avais un petit Salem, d’une intelligence remarquable, qui me disait en roulant de grands yeux : « Maîtresse, punissez-moi ! », pour être assis sur l’estrade près de mon bureau.

Comment oublier le petit Ali, absent depuis plusieurs jours, et ses amis me disant qu’il était très malade parce qu’il avait une grosse épine d’acacia dans la main. J’allai le voir et conseillai à la maman de lui mettre des compresses très chaudes toute la journée et toute la nuit, et de l’amener à l’école le lendemain. Armée de ciseaux flambés, de compresses et d’alcool, je le soignai, faisant jaillir l’énorme épine traîtresse au milieu du pus. Bien désinfecté et bandé, je le renvoyai chez lui pour se reposer. Le lendemain, je refis le pansement ; tout allait bien, il avait dormi et mangé. il était venu, accompagné par sa mère , heureuse de ne plus voir souffrir son fils, et me tendant, timidement, deux œufs pour exprimer sa reconnaissance. Quelle joie pour eux, de me tendre le petit paquet d’asperges sauvages cueillies sur le chemin de l’école, le bouquet des premiers narcisses, une orange, remplacés par un bonbon, un gâteau ! Quel merveilleux cadeau venant de la « Mistra » !

J’habitais le « village neuf ». je faisais un long trajet, avec joie, longeant tous les jardins. Dès sept heures du matin, une véritable volière d’enfants piaillait devant la maison, pour m’escorter et me raconter toutes leurs histoires d’enfants.
En me voyant passer, on disait : « Voilà Yvette et son état-major ! », et j’en étais heureuse ! Avec beaucoup de regrets, je vis arriver la fin de l’année scolaire et le triste armistice de 1940.

J’ai poursuivi ma carrière dans l’enseignement B jusqu’à sa fusion avec l’enseignement A, après la guerre. j’avoue que ce passage en B où l’on se heurtait à de nombreuses difficultés, y compris celles des enfants de la rue, ne lisant pas leur page de lecture à la maison, m’a beaucoup aidée dans ma formation professionnelle.
Comme moi, tous les instituteurs d’Algérie, ont aimé leur métier, les enfants, quels qu’ils soient, qui leur ont été confiés.

Nous avons fait le maximum pour apprendre à tous, sans exception, « plus que leur apprendre à se moucher », la joie des découvertes qui devaient enrichir leurs vies.

Yvette BEAUD-GILLE, Présidente honoraire de l’association des Anciennes Elèves du Lycée Stéphane Gsell d’ORAN (A.L.Y.S.G.O.)

Voir en ligne : http://clan-r.org/portail/mon-ecole...

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