Les Quatre France.

, par  vanneste , popularité : 4%
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mariannefragmentLa démocratie repose sur l’idée qu’il y ait un « démos », un peuple qui exprime une volonté générale au-delà des clivages sociaux et des intérêts catégoriels. C’était évidemment la conception du général de Gaulle. C’est la raison pour laquelle il pensait que l’élection présidentielle devait être la rencontre d’un homme porteur d’un projet avec ce peuple. En 1965, les 45% de voix obtenues au premier tour ne l’avaient pas satisfait. Les élections de 2017 en instaurant les primaires chez Les Républicains se sont écartées de cet idéal exigeant en voulant copier le modèle américain. L’existence ancienne déjà de deux blocs et le quinquennat pouvaient laisser penser que le choix binaire porté par les deux partis principaux pouvaient rationaliser le scrutin. On mesure l’énormité de l’erreur aujourd’hui. D’abord, la volonté d’exclure ou au moins de marginaliser le troisième parti a lamentablement échoué. Celui-ci s’est qualifié pour le second tour des présidentielles, avec en prime, la satisfaction de voir une fois de plus la prétendue « droite » afficher sa connivence avec la gauche. Les candidats issus des « primaires » sont éliminés. Alors certains pourront pousser l’aveuglement jusqu’à imaginer que le candidat le plus conforme aux institutions serait donc Macron, hors parti et porteur d’une « vision ». Ce produit médiatique récent n’a pas été poussé par un courant populaire mais par la force qui allie la communication, et ses réseaux, l’argent, et ses pouvoirs. Il a été le vrai représentant du parti socialiste, celui qui renonce au marxisme suranné des « frondeurs » repliés chez Hamon. Un petit quart des électeurs a été séduit par le boniment. Cela ne correspond nullement à l’expression d’une volonté générale qui se traduira au second tour, au mieux, par un refus de l’autre finaliste.

En fait, les résultats du scrutin font apparaître une France plus marxiste que jamais, à l’opposé de l’idéal gaulliste. Le peuple est éclaté. Il n’est plus qu’une addition de groupes qui ont campé sur leurs intérêts propres, ceux de leur classe voire de leur « communauté ». Le vote n’a pas été politique, mais sociologique. L’idée de transcender les clivages pour proposer un redressement exemplaire fondé sur des sacrifices au nom du bien commun s’est avérée une utopie notamment parce que le porteur du projet a vu son image abîmée par une campagne aussi ignoble qu’efficace qui est venue très à propos souligner qu’un tel homme était le dernier à pouvoir demander des efforts aux autres. Le résultat c’est donc l’écartèlement entre quatre France.

Il y a la France de Macron qui elle-même en additionne deux voire trois qui sont loin d’être cohérentes entre elles. Il y a d’abord la France hors-sol des grandes villes avec les « élites » formatées par la fabrique des crétins depuis de longues années. Elle est diplômée et tire son aisance du tertiaire, de la communication, est plutôt libérale en économie et considère les problèmes de sécurité ou de valeurs sociétales avec le détachement qui convient à ceux qui ont suivi les cours de déconstruction. Elle méconnaît l’immigration, l’insécurité des banlieues et cultive un narcissisme où les valeurs sociétales laissent la place aux modes et aux parcours individuels. Paradoxalement, s’associe à ce premier groupe, le grand Ouest. La limite de dessine au nord entre Caen et Rouen, au sud entre Toulouse et Béziers. Le taux de chômage est de 9,2 dans le Calvados et de 11,2 en Seine-Maritime, de 9,8 en Haute-Garonne et de 13,9 dans l’Hérault. L’immigration africaine et musulmane décroît d’Est en Ouest, elle se concentre dans les grandes villes, les secteurs de vieille industrie, et les bords de la méditerranée. L’Ouest a donc été moins sensible aux exigences socio-économiques du programme Fillon et au risque migratoire soulevé par Marine Le Pen. Sa tradition mentale, chrétienne au nord, radicale au sud, le pousse à la modération. Si les Chrétiens pratiquants ont sans doute voté Fillon et Le Pen, la majorité, seulement imprégnée de christianisme, moins soucieuse de combattre la décadence des moeurs ou l’islamisme, a été particulièrement bousculée par la campagne de dénigrement contre le candidat « républicain ». Elle s’est laissée séduire par le télévangéliste à l’apparences fraîcheur.

La principale surprise de la fin de la campagne aura été la remontée spectaculaire de Mélenchon. Absurde, irrationnelle, si on s’en tient au programme, elle est au contraire très logique au plan de la sociologie. Mon ancienne circonscription comprend six communes toutes « de droite » depuis les dernières municipales où les deux villes les plus importantes ont vu les maires socialistes laisser la place à deux nouveaux maires qui avaient travaillé à mes côtés. A Tourcoing, ville pauvre et à l’immigration importante, c’est Mélenchon qui arrive en tête, Le Pen en second, et Fillon n’est que quatrième. A Roubaix, la ville voisine, où l’immigration est plus importante, Mélenchon fait encore plus fort, et Le Pen s’effondre. Roubaix c’est comme la Seine-Saint-Denis. Mélenchon additionne le vote protestataire et celui des immigrés non européens. L’analyse des bureaux tourquennois ne laisse aucun doute à ce sujet. En conséquence, le vote FN a glissé vers un public plus responsable en dépit des propositions peu réalistes de sa candidate. Là encore, que de voix perdues pour Fillon à qui manquait un Buisson ! A Halluin, la seconde commune de ma circonscription, à la frontière belge, qui s’embourgeoise quand Tourcoing se prolétarise, c’est Marine Le Pen qui arrive en tête, suivie de Mélenchon. En revanche à Roncq, et à Linselles, anciennes villes ouvrières qui sont devenues très résidentielles, c’est enfin François Fillon qui l’emporte. Il est facile quand on connaît le terrain de voir que le vote Fillon correspond aux classes moyennes les plus traditionnelles et les moins directement menacées, que le vote Le Pen à l’étage du dessous, repose sur le sentiment d’être davantage exposé aux risques économiques ou à la perte d’identité dont l’importance symbolique augmente à mesure que baisse l’importance des avoirs.

Quatre France donc, celle des bobos et des moutons de Panurge réunis, derrière Macron, celle des conservateurs avec Fillon, celle des réactionnaires ou des résistants selon la sympathie qu’ils suscitent, qui voteront Marine Le Pen, enfin la France de ceux qui ne l’aiment pas telle qu’elle est, qui désirent ou aiment un autre pays. J’ai toujours pensé que conservateurs et résistants étaient faits pour s’entendre, à condition que les seconds soient plus sérieux sur les questions économiques et sociales et que les premiers fassent preuve d’un peu de courage en se délestant des élus opportunistes et dépourvus de colonne vertébrale. En soutenant Macron avec précipitation et sans dignité, ils ont donné une fois de plus la preuve de ces faiblesses. Que les élections à venir prennent enfin cette voie ! Conserver, résister, réagir sont les moteurs de la vie.

Voir en ligne : http://www.christianvanneste.fr/201...

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