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L’octroi des JO à Rio a sonné le déclin du Brésil

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Depuis 2009, quand le président Lula da Silva se réjouissait d’organiser des jeux grandioses à aujourd’hui, le Brésil a plongé dans les crises et les désillusions. Retour sur des années tumultueuses

C’était en 2009, il n’y a pas si longtemps. Cette année-là, le Comité international olympique (CIO) confiait les JO d’été 2016 à Rio. Des temps qui paraissent lointains, aujourd’hui. L’euphorie a fait place au marasme. Les Jeux de Rio qui s’ouvrent ce 5 août sont éclipsés par une crise généralisée : économique et sociale, politique et morale. Selon une récente enquête sur la popularité des JO, la moitié des Brésiliens s’oppose à leur tenue dans le pays. Même parmi les Cariocas, 47% estiment que le tournoi « portera plus préjudice à Rio qu’il n’offrira de bénéfices ». A moins qu’ils ne changent d’avis en cours de compétition, comme pour le Mondial de foot, en 2014…

Les années Lula

En 2009, sous la houlette du président Luiz Inácio Lula da Silva, le charismatique leader du Parti des travailleurs (PT), le Brésil était encore au zénith. Les JO devaient enfin consacrer l’ascension économique, sociale et géopolitique de l’éternel outsider. Après une longue dictature militaire (1964-1985), la jeune démocratie brésilienne semblait consolidée, avec l’élection, en 2003, de Lula, ex-ouvrier métallurgiste et chef de file de la gauche. « Pour la première fois un homme qui n’est pas issu de l’establishment arrivait au pouvoir sans que le résultat du scrutin n’ait été contesté », résume Kátia Rubio, chercheuse à la faculté d’éducation physique de l’université de São Paulo. Aujourd’hui, la destitution de Dilma Rousseff, protégée de Lula et première femme à accéder à la tête du pays, est imminente, alors qu’aucune faute grave ne lui est reprochée. La Présidente sera jugée à la fin du mois pour maquillage des comptes publics.

Suspendue depuis le 12 mai, « Dilma » boycottera, comme Lula qui fut pourtant l’artisan de la victoire de Rio, la cérémonie d’ouverture des Jeux. Le coup d’envoi de ces derniers sera donné par l’homme qui a savonné la planche à la cheffe de l’Etat, le président par intérim Michel Temer. Des manifestations contre le gouvernement « illégitime » de Temer sont d’ailleurs prévues à Rio ce vendredi.

La fin du mirage économique

Sur le plan économique également, le contraste est saisissant. La première économie d’Amérique latine traverse sa pire récession depuis les années 30. En 2015, le PIB a reculé de 3,8%, et un résultat similaire est attendu cette année. La ville olympique est elle aussi en crise. Ancienne capitale en déclin, Rio semblait à l’aube de son renouveau. Mais la pacification de favelas longtemps contrôlées par des gangs armés bat de l’aile. Et les services publics sont à l’agonie. Premier producteur de pétrole du pays, l’Etat de Rio souffre de la chute du cours du baril et ne parvient plus à payer à temps ses fonctionnaires. Le 18 juin, le gouverneur Francisco Dornelles a déclaré l’état de « calamité publique », afin d’obtenir une aide fédérale de 860 millions de francs, qui sera consacrée à la sécurité des Jeux.

Comment expliquer ce retour de bâton dans un pays où la gauche semblait avoir réussi ? « Historiquement, c’est la patience qui a permis au Brésil d’avancer, explique Frédéric Louault, professeur de science politique à l’Université libre de Bruxelles. Or, il renvoie aujourd’hui l’image d’un pays qui a voulu s’affirmer trop vite ». En 2009, l’euphorie est alimentée par la découverte, deux ans plus tôt, de gigantesques réserves de pétrole en haute mer. Le taux de popularité de Lula, qui achève alors son second mandat, dépasse les 80%. Le FMI et la Banque mondiale ne tarissent pas d’éloges sur ce « socialiste responsable ». Le 2 octobre, Rio l’emporte face à Tokyo, Madrid et Chicago, la ville de Barack Obama, qu’il était venu défendre en personne devant le CIO !

Le Brésil dans la cour des grands

Deux ans après l’attribution au Brésil du Mondial de foot, le choix de la ville symbole du pays pour organiser les premiers JO en Amérique du Sud fut une extraordinaire victoire diplomatique, rappelle l’éditorialiste Juca Kfouri : « Pour Lula, recevoir ces grandes compétitions pouvait aider le Brésil à décrocher un siège permanent au Conseil de sécurité de l’Onu, une ambition ancienne ». La victoire de Rio reflète alors l’enthousiasme soulevé par le Brésil. A ce stade, quelque 35 millions de Brésiliens ont quitté la pauvreté, grâce à la création d’emplois et à la Bolsa família, une aide en argent versée à 13 millions de foyers démunis.

Sous Lula (2003-2010), le salaire minimum local aura progressé de 80% (une fois escomptée l’inflation), réduisant substantiellement les inégalités de salaires. Le Brésil est devenu l’un des tout premiers marchés de consommateurs de la planète. C’est aussi à l’époque une puissance en devenir. Lula ira jusqu’à concurrencer les grandes puissances, en négociant un accord nucléaire avec l’Iran ! Même la crise financière internationale ne lui fait pas peur. Ici, ce ne sera qu’une « vaguelette », brave le Président. Et de fait, après un bref coup d’arrêt, la croissance économique est repartie : +7,5% en 2010 ! C’est donc sans peine que le leader de gauche parvient cette année-là à faire élire à sa succession sa cheffe de cabinet, Dilma Rousseff, qui n’avait pourtant encore jamais brigué de mandat électif.

Un pays qui dépend trop des matières premières

Juin 2013 marque un tournant. Le boom des matières premières exportées par le Brésil est passé. L’économie s’essouffle. Désormais moins pauvres, les Brésiliens sont devenus plus exigeants. Ils descendent dans la rue pour réclamer des services publics de qualité, pour s’élever aussi contre la corruption politique et les dépenses engagées pour l’organisation du Mondial. L’image d’un Brésil au top se fissure.

« C’est là que s’est exprimée une certaine jalousie », reprend Frédéric Louault, qui est aussi vice-président de l’Observatoire Politique de l’Amérique Latine et des Caraïbes (Opalc), à Sciences Po. « Sous Lula, le Brésil avait pris confiance pour s’affirmer à l’international. Mais en Europe et aux Etats-Unis, on a peu goûté de voir le pays se détourner du Nord pour s’ériger en leader du Sud. Même parmi les pays voisins, son ascension a titillé les susceptibilités, poursuit ce spécialiste. Aussi, quand la fronde sociale a éclaté, ne s’est-on pas privé, ici et là, de rappeler que le Brésil était encore loin d’avoir relevé tous ses défis ».

Face à la rue, Dilma Rousseff a proposé un référendum sur la réforme d’un système politique qui passe pour une invite à la corruption. Mais tout le monde semble trouver son compte dans les marchandages qui président à la politique brésilienne. Même Lula, qui, pour gouverner, « avait préféré s’appuyer sur les élites politiques plutôt que de les affronter », regrette Louault. L’idée d’une consultation a donc vite été abandonnée. « Dilma » n’est pas parvenue à relancer les investissements, en dépit d’importantes incitations fiscales aux entreprises.

« Le cycle d’expansion de la consommation touchait à sa fin, explique l’économiste Pedro Paulo Bastos. Les Brésiliens s’étaient déjà beaucoup endettés ». « L’arrogance, l’incompétence et la corruption ont détruit la potion magique du Brésil », préfère le Financial Times.

Le scandale Petrobras

Démarrée en mars 2014, l’enquête sur les détournements d’argent chez le groupe pétrolier Petrobras a provoqué un séisme politique, en révélant les modes de financement occultes des partis, Parti des travailleurs en tête. Le 8 juillet, en demi-finale du Mondial, la Seleção est humiliée à domicile. Le score de 7 à 1 infligé par l’Allemagne semble sonner le glas de ce Brésil qui a fait rêver le monde.

Avec la réélection laborieuse de Dilma Rousseff, en octobre 2014, le pays bascule dans la crise. Car la droite n’a pas avalé sa quatrième défaite consécutive face au PT. Le blocage politique alimente la récession économique. Le chômage explose. La pauvreté repart à la hausse, les inégalités se creusent à nouveau. L’impopulaire presidenta est lâchée par ses « alliés ». Une droite décomplexée descend dans la rue pour réclamer son départ. Tout est en place pour le golpe, le « coup d’Etat » dénoncé par la gauche. Un mot auquel ne souscrit pas Frédéric Louault, même si, admet-il, « la démocratie est fragilisée » : « C’est plutôt un sale coup, qui révèle un système politique à bout de souffle. Le PT s’est fait dévorer par ce système qu’il n’a pas réformé »

Voir en ligne : http://www.letemps.ch/node/1003789

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